Cinq concepts pour devenir un meilleur conteur

Créé le 06/12/2018 Stéphane Arnier
Cet article est l'adaptation française de Five Concepts for Becoming a Better Storyteller écrit par Chris Winkle.
Merci à MythCreants de l'aimable autorisation accordée à Scribbook pour la traduction et l'adaptation française de ses articles.
  En bleu, nos annotations et précisions complémentaires ajoutées à la traduction.

Améliorer son travail est un processus qui implique des retours potentiellement conflictuels sur nos histoires, et une naturelle résistance émotionnelle au changement. Néanmoins, comprendre quelques principes importants peut nous aider à placer les problèmes que nous rencontrons en perspective. Voici cinq concepts très utiles pour mieux accepter les critiques et rendre nos histoires meilleures.

 

1. L'Auteur est Mort

Ce principe au nom si étrange vient d'un essai de 1967 écrit par Roland Barthes, intitulé La Mort de l'Auteur (The Death of the Author). Bien que l'essai original soit plus complexe que cela, ce principe se résume aujourd'hui à l'idée selon laquelle l'intention d'un auteur n'a pas d'importance lorsqu'on évalue ou interprète son œuvre. L'avis de l'auteur sur ce que signifie son travail n'est pas plus valide que l'opinion du lecteur.

Les auteurs doivent s'approprier ce principe pour des raisons très pratiques. Si un millier de personnes lisent votre livre, vous ne pouvez matériellement pas leur expliquer à chacune comment interpréter votre histoire. Si 75% de vos lecteurs pensent que le personnage principal est quelqu'un d'horrible, cela n'aura aucune importance que ce personnage ait en fait un cœur d'or que ces personnes n'ont pas remarqué. Vous pourrez toujours essayer d'expliquer pourquoi vous avez écrit ce personnage comme vous l'avez fait, mais cela ne changera pas la façon dont votre travail sera perçu.

En conséquence, comme nous ne pouvons pas dire à notre audience quoi penser, "l'Auteur Est Mort" nous rappelle qu'il s'agit de notre charge à nous, auteurs, d'écrire de façon efficace. C'est à nous de créer l'histoire qui provoquera la réaction que nous souhaitons de la part des lecteurs. Chaque message que nous voulons véhiculer doit être clair sans avoir besoin de le commenter par ailleurs. Transmettre ce que nous voulons est très difficile, mais nous n'y arriverons jamais si nous n'acceptons pas un fait très simple : l'histoire doit parler pour elle-même.


2. Le Coût de la Compréhension

Les auteurs pensent souvent que les histoires sont infinies. Pourtant, notre capacité à raconter des histoires est limitée de façon inhérente par notre destinataire. Personne ne peut lire un million de mots par seconde ou se souvenir de tous les mots de chaque histoire. Chaque lecteur ne peut comprendre et mémoriser qu'un certain nombre d'idées dans une taille de livre ou un nombre de mots donnés.

En conséquence, lorsque vous ajoutez des idées à votre histoire, vous dépensez en fait une ressource limitée. Symbolisons cette ressource par une pile de 36 pièces dressée sur votre bureau : chaque pièce représente une petite partie de l'attention, de la compréhension et de la mémoire de votre lectorat. Tout ce que vous ajouterez à votre histoire devra être payé à l'aide de ces pièces.

Maintenant, imaginons :

  • Vous créez un univers sous-marin unique qui servira de décors à votre histoire. C'est un décor très original, mais vous devrez du coup introduire de nombreuses idées auprès de votre lectorat pour qu'il comprenne bien comment il fonctionne. Disons que ça vous coûte 12 pièces.

 

  • Vous imaginez ensuite une intrigue à tiroirs avec de nombreux coups de théâtre, ainsi que quelques voyages dans le temps savoureux mais complexes que vous devrez gérez. Cela vous coûte 12 autres pièces.

 

  • Il vous reste 12 pièces pour vos personnages. Vous voulez introduire douze personnages, mais du coup vous ne pourrez allouer un budget que d'une pièce pour chacun d'eux. Votre lectorat les trouvera sans doute superficiels ou aura du mal à les cerner.

 

  • Vous décidez alors de retirer les voyages temporels compliqués de votre intrigue, afin que celle-ci ne vous coûte plus que 8 pièces. Ensuite, vous décidez de vous concentrer sur seulement quatre personnages majeurs. Chacun d'eux a donc un budget de développement de 4 pièces, assez pour que vos lecteurs apprennent à les connaître et les aimer.

Bien entendu, dans la vie, les histoires n'ont pas un tel budget de pièces qu'on puisse vraiment quantifier. Néanmoins, la démonstration est sans doute assez claire pour vous faire comprendre quel est le risque d'exploser votre budget : une histoire lente, confuse, voire les deux. Dépensez trop de pièces, et chaque pièce perdra en valeur.

Voilà pourquoi un bon storyteller est un pingre. Il sait qu'une intrigue secondaire coûtera des pièces qu'il ne pourra allouer à l'intrigue principale, et qu'un personnage secondaire rognera sur le budget prévu pour le protagoniste. Chaque élément de l'histoire qui ne renforce pas l'ensemble l'affaiblit. Bien qu'il soit parfois difficile d'abandonner toutes ces choses que l'on désire intégrer dans nos histoires, regarder la situation selon cette perspective aide souvent à comprendre que c'est nécessaire.


3. Recentrez vos Chéries

Un conseil d'écriture très connu dit qu'il faut "tuer ses chéries" (“kill your darlings”). En général on utilise cette maxime pour encourager les auteurs à retirer de leurs histoires des éléments qu'ils adorent mais qui – en fait – n'ont rien à y faire. Et la raison principale pour laquelle c'est nécessaire, c'est justement le "coût de la compréhension" que nous avons vu ci-dessus. Les "chéries" sont souvent des éléments qui n'ont pas vraiment de lien avec le reste de l'histoire. Parce qu'elles ne renforcent pas le travail d'ensemble, ces chéries deviennent un gros gâchis de pièces.

C’est pour cela qu’une chérie placée au centre de votre histoire est une chérie en sécurité. Plus vous êtes doué pour mettre ce que vous aimez au centre de vos histoires, moins vous aurez besoin de le couper. Vous aimez faire des théories de SF sur les voyages spatiaux supraluminiques ? Ne vous contentez pas de placer un speech barbant d'un personnage sur le sujet : faites en sorte que toute votre intrigue repose sur le voyage supraluminique. Vous adorez ce personnage turbulent mi-homme mi-dragon que vous avez improvisé sur un coup de tête ? Faites de lui votre personnage principal.

Agir ainsi ne vous préserve pas seulement de crève-cœurs à la réécriture, cela vous permet aussi de faire travailler votre passion pour vous plutôt que contre vous. Tout le monde fait du meilleur boulot quand il est intéressé par ce qu'il fait.

Évidemment, il s'agit de ce genre de situations où prévenir vaut mieux que guérir. Il vaut mieux identifier vos chéries très tôt et bâtir votre histoire autour plutôt que d'essayer de les replacer au centre de votre récit à posteriori. Néanmoins, même si vous en êtes à la réécriture, il est toujours bon de savoir que tuer vos chéries n'est pas la seule option - c'est juste la plus simple.


4. L'Illusion du Monde Réel

La notion "d'illusion du monde réel" sert à décrire comment les gens fabriquent des récits inexacts et simplistes pour expliquer des situations de la vie réelle. Et inversement, la notion "d'illusion du monde réel" peut être utilisée quand les gens traitent les situations fictionnelles comme si elles se produisaient dans le monde réel. Voici un ou deux exemples.

"Non, ce n'est pas sexiste que les femmes ne puissent pas être des loups garous dans mon histoire. C'est juste que le gène de la lycanthropie est basé sur le chromosome Y, donc c'est impossible, c'est tout."

En fiction, tout – tout, depuis le moment où il pleut jusqu'à la nourriture que les personnages mangent – est choisi par l'auteur. Rien n'est là de façon naturelle. Si l'auteur décide d'associer les pouvoirs magiques avec le chromosome Y, ce n'est pas moins sexiste que s'il écrit chaque femme de façon à ce qu'elle aime porter des vêtements coquins. Ce genre de justification ne peut pas vous sauver de vos mauvais choix au sujet de ce que l'histoire montre.

"Les méchants de StarWars n'ont pas forcément besoin d'être compétents ! Regarde, dans le monde réel, les méchants ne sont pas toujours très doués..."

Ce qu'il devrait se passer dans votre histoire n'est pas la même chose que ce qu'il se passe dans la vraie vie. Si copier la réalité était le but final des histoires, nous n'écririons tous que de la non-fiction. Les méchants fictionnels ont besoin d'être bons à la tâche afin de remplir leur rôle dramatique : faire monter la tension. Être méchant dans la vraie vie est bien moins exigeant.

Pour gagner du temps et de l'énergie, nous créons souvent une majorité de nos récits sans penser sérieusement à tous les éléments que nous y additionnons. En conséquence, nous avons tendance à y inclure des choses parce que nous les considérons comme faisant partie du monde réel. Néanmoins, même si les histoires doivent être crédibles lorsque c'est possible, ce qui fonctionne pour une histoire reste différent de ce que nous voyons lorsque nous regardons par la fenêtre. Notre lectorat recherche une histoire qui est plus originale, plus juste et plus excitante que sa vie quotidienne.


5. L'Optimum de Pareto

Empruntée au monde économique, l'amélioration au sens de Pareto est un changement qui accorde un bénéfice à quelques personnes sans coûter quoi que ce soit aux autres. Ce changement ne sera peut-être pas gagnant-gagnant, mais ce sera au moins neutre pour l'un des deux camps, ce qui est toujours objectivement préférable à la situation de départ. Le but est d'atteindre l'Optimum de Pareto – un état où plus aucune amélioration ne peut être réalisée sans que quelqu'un ne doive en payer le prix.

Quel rapport avec la narration ? Eh bien, c'est une bonne ligne directrice de départ pour savoir quand effectuer une modification de son manuscrit. Imaginez que vous avez adressé votre livre à six bêta-lecteurs. Deux d'entre eux disent qu'ils n'aiment pas le méchant de votre histoire parce qu'ils trouvent ses actions illogiques, et qu'il fait surtout ce qui vous arrange vous, auteur. Les quatre autres bêta-lecteurs ne sont pas de cet avis, et ils trouvent les actions du méchant très logiques, arguments à l'appui. Les personnes dérangées par votre méchant sont en infériorité numérique, et du coup vous avez tendance à penser que ce personnage ne pose pas de réel problème.

Mais réfléchissez un instant : est-ce qu'une amélioration selon Pareto ne pourrait pas être tentée pour cette histoire ? Très certainement. Faire en sorte que le comportement du méchant apparaisse plus rationnel et logique améliorera l'expérience de lecture de vos deux premiers bêta-lecteurs. Les autres lecteurs n'y perdront rien. Cela vous ferait passer d'un taux d'appréciation de 66% à 100%, sans que personne ne soit lésé.

Bien sûr, cette notion d'amélioration selon Pareto n'est pas la seule chose qui doit vous aider à décider quoi changer. Si une seule personne est gênée par quelque chose, cela ne vaut pas toujours la peine d'effectuer une modification. Et parfois, il est impossible d'améliorer la perception d'un groupe de personnes sans détériorer la perception d'un autre. Néanmoins, réfléchir en termes d'amélioration selon Pareto peut vous aider à voir des critiques comme des opportunités au lieu de quelque chose à évacuer.


Mythcreants est un site pour auteurs, donc quand nous sommes spectateurs ou lecteurs d'une œuvre, nous avons forcément une approche centrée sur la narration. Le plus souvent, cela signifie que nous sommes durs, y compris avec des histoires que nous aimons tous. Mais nous ne pouvons pas créer des histoires au mieux de nos capacités si nous nous autorisons à ignorer ou écarter les problèmes de nos récits.

 

Stéphane Arnier est auteur de fantasy. Entre deux romans et un concours d'écriture, il explore dramaturgie et narration sur son blog.

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