LA chose qui manque à la plupart des manuscrits

Créé le 08/11/2018 Stéphane Arnier
Cet article est l'adaptation française de The One Big Thing That Most Manuscripts Lack écrit par Chris Winkle.
Merci à MythCreants de l'aimable autorisation accordée à Scribbook pour la traduction et l'adaptation française de ses articles.
  En bleu, nos annotations et précisions complémentaires ajoutées à la traduction.

D’accord, je l’admets volontiers, mon titre donne dans le sensationnel, mais on ne pourra jamais accorder trop d’attention à ce sujet. Lorsque nous sommes mandatés en tant qu’éditeur (MythCreants délivre des services dans le domaine de l'édition), 95% des manuscrits que nous étudions nécessitent un gros travail dans ce domaine. Avant même que nous y jetions un œil, la plupart des auteurs ont passé un nombre incalculable d’heures – des centaines dans le cas de romans – à écrire dans la mauvaise direction. Nous corrigeons leur trajectoire afin qu’ils obtiennent de meilleurs résultats plus rapidement, mais en général cela demande une révision majeure de leurs textes.

Quel est le problème ? La plupart des écrivains ne comprennent pas de quoi parle leur histoire.

Oui, je sais – cela paraît absurde. Bien sûr que vous savez de quoi parle votre histoire ; elle parle d’un pirate de l’espace badass qui combat dans une guerre civile, ou d’un jeune fermier qui découvre la magie. Mais, bien que ces éléments figurent dans votre récit, ce n’est pas le sujet de l’histoire.

Chaque histoire a besoin de se focaliser sur un arc narratif. C’est la colle qui va tenir l’ensemble ; tout le reste est secondaire. De nos jours à Mythcreants nous appelons cet arc narratif la « ligne directrice », parce qu’elle doit être présente tout au long du récit, de la scène d’ouverture à la scène finale. Mais dans la majorité des cas, les manuscrits que nous étudions n’ont pas de ligne directrice, ou la ligne directrice n’est pas vraiment l’histoire que l’auteur désirait écrire au départ.

 

Signes que votre histoire n’a pas de ligne directrice

S’il manque une ligne directrice dans la plupart des histoires sans que les auteurs ne s’en rendent compte, comment savoir si votre récit fait partie du lot ? Nous avons constaté de nombreux indices au fil du temps. Je vous liste ici les plus communs :

  • Vous ne savez pas comment commencer ou finir votre histoire. Votre ligne directrice est ce qui lie votre histoire du début à la fin. Si vous avez du mal à déterminer comment votre récit doit commencer ou comment il devrait finir, il y a de fortes chances que vous ne connaissiez pas votre ligne directrice.
  • Le conflit de départ (ouverture) est différent du conflit de fin (climax). Si votre ligne directrice est bien en place, votre protagoniste rencontre un problème au départ de l’histoire, et à la fin il résout ce problème dans le climax. Si votre personnage se débat avec quelque chose de complètement différent au début de votre histoire que ce qu’il affronte à la fin, vous avez sans doute un problème de ligne directrice.
  • Un personnage autre que le héros a un problème plus important. Le personnage principal a besoin d’être confronté à un problème d’une grande importance, et de le résoudre. Si les problèmes les plus forts de l’histoire sont centrés sur un autre personnage, cela endommagera la ligne directrice.
  • Un personnage autre que le héros tient un plus grand rôle au moment du climax. Votre personnage principal devrait être le centre de l’intrigue du début à la fin. Si un autre personnage lui vole la vedette au moment où l’histoire bascule et qu’il conclut le récit à la place du héros, vous avez un problème.
  • Votre personnage principal n’est pas votre personnage préféré. Régulièrement, des auteurs décident d’un personnage principal, puis tombent amoureux d’un autre personnage de leur livre. Peu à peu, ces auteurs font dériver leur histoire, qui finit par parler de cet autre personnage au lieu du héros. En conséquence, l’histoire perd en netteté. Une ligne directrice claire peut techniquement inclure plus d’un personnage principal, mais en pratique plusieurs protagonistes tirent presque toujours l’intrigue dans des directions différentes.

 

Qu’arrive-t-il aux histoires sans ligne directrice ?

La ligne directrice est le cœur du récit. Sans une ligne directrice évidente, votre narration est juste « une succession d’événements qui se produisent ». Cela peut avoir de sévères conséquences.

  • Des dérives ennuyantes. La ligne directrice définit l’histoire, et indique à l’auteur quel événement fait partie du récit et lequel n’est qu’un détour touristique. Sans ligne directrice, l’auteur est incapable de distinguer son histoire du reste. Il se retrouve alors avec une masse énorme de matériel qui ennuiera le lecteur, jusqu’au moment où son éditeur lui dira de couper au travers.
  • Une complexité excessive. La ligne directrice aide l’auteur à fixer ses priorités. Sans elle, l’auteur ajoute dans l’histoire tous les éléments qui lui paraissent cool, et il case tout ce qu’il peut à l’intérieur. Il se retrouve avec un récit surchargé dans lequel trop de choses se passent, ce qui rend l’action lente et confuse.
  • Une tension faible. La ligne directrice forme les fondations de l’intrigue. Si vous n’avez pas de ligne directrice forte, vous ne serez pas capable de construire votre intrigue de façon efficace. Or, l’intrigue est ce qui rend l’histoire passionnante et divertissante.
  • Insatisfaction. Satisfaire vos lecteurs est l’autre raison d’être de votre intrigue. Sans une ligne directrice forte qui relie la fin avec votre début, il est difficile de créer une conclusion satisfaisante.

Si la ligne directrice du manuscrit est faible, c’est la première chose sur laquelle nous focalisons notre travail d’édition. Renforcer la ligne directrice fera une grosse différence dans votre histoire. De plus, travailler sur quoi que ce soit d’autre sera une perte de temps tant que vous ne saurez pas ce qui correspond à votre ligne directrice ou pas.

 

Trouver votre direction

Quelquefois, créer ou corriger une ligne directrice consiste simplement à prendre conscience du problème et à faire quelques corrections. Néanmoins, avoir une solide ligne directrice signifie souvent faire des choix difficiles. Si vous êtes déchiré entre différents choix pour votre conflit central et votre personnage principal, voici quelques exercices qui peuvent vous aider.

 

1. Classez vos personnages. Listez tous vos personnages, puis classez-les de votre préféré à celui que vous aimez le moins. Puis interrogez-vous : si vous ne deviez garder que trois personnages de cette liste, lesquels garderiez-vous ? Un bon personnage principal est quelqu’un dont vous ne voulez vous séparer à aucun prix.

2. Recherchez les arcs narratifs de vos personnages. Prenez vos trois personnages sélectionnés ci-dessus. Qu’est-ce qui change pour eux entre le début et la fin de l’histoire ? Acquièrent-ils un statut différent ? Ont-ils changé de croyances ? Ont-ils appris une quelconque leçon ? Les personnages qui changent le plus font les meilleurs personnages principaux.

3. Identifiez les problèmes des personnages. Listez tous les problèmes que rencontrent vos trois personnages préférés. Peut-être que l’un d’eux tente de fuir des créanciers, ou qu’un autre est un marin qui vit avec la phobie de se noyer. Quel personnage a les problèmes qui paraissent les plus urgents ? Quels sont les problèmes qui semblent les plus intéressants à traiter en tant qu’auteur ? Cela vous aidera à recentrer l’intrigue autour d’eux.

4. Étudiez les obstacles. Trouvez tous les antagonistes de l’histoire. Un antagoniste peut être un ennemi spécifique, une conspiration du gouvernement, un monstre, une lutte contre la faim, ou n’importe quoi d’autre qui se met en travers de la route du protagoniste. Parmi tout cela, quel est l’obstacle qui semble le plus menaçant ? Lequel votre héros pourrait-il affronter et vaincre à la fin ? Un antagoniste menaçant qui paraît trop difficile à vaincre est un bon candidat pour une fin de série, au cas où vous auriez prévu plusieurs tomes.

5. Identifiez vos thèmes. Listez quelques thèmes conceptuels présents dans votre histoire. Cela peut être « faire des choix difficiles afin de survivre » ou « la luxure gay dans un univers spatial communiste ». Mettez sur le papier toutes les idées que vous voulez explorer dans votre récit. Une fois encore, classez-les. Si vous ne deviez ne garder qu’un thème, lequel serait-ce ? Est-ce un thème auquel votre personnage principal peut participer ?

 

Recherchez les points de convergence entre les personnages que vous aimez, les thèmes que vous désirez aborder et les obstacles que vos personnages devraient rencontrer. Souvent, l’élément qui vous enthousiasme le plus est le premier sur lequel vous devriez vous focaliser. Quelquefois, nous sommes obligés de dire à l’auteur qu’il a terminé à 90% une histoire qu’il ne voulait pas écrire, et qu’il n’est qu’à 30% de celle qu’il souhaitait traiter. Si vous éprouvez une grande excitation à propos d’éléments qui figurent à peine dans votre texte, il serait peut-être plus simple d’écrire une histoire complètement différente à leur sujet.

 

En apprendre plus sur les lignes directrices

Nous avons souvent écrit au sujet des lignes directrices par le passé, mais l’usage de terminologies diverses et la taille de nos archives peuvent rendre ces articles difficiles à retrouver. Voici quelques liens [en version originale – NdT] pour vous aider à mieux comprendre les lignes directrices et comment les implémenter dans vos histoires.

Comment transformer votre concept en histoire (How to Turn Your Concept Into a Story) : au lieu de vous rendre compte après 200 pages que vous devez réécrire la moitié de votre manuscrit, il peut être intéressant de réfléchir à votre ligne directrice dès vos premières idées. Transformer votre concept en histoire comporte de nombreux pièges, et cet article est là pour vous aider à bien commencer.

Définir la direction de votre histoire (Setting Your Story’s Direction: cette série de trois articles se concentre sur les attentes de vos lecteurs et comment les satisfaire. En particulier, le deuxième article intitulé Establishing and Satisfying Plot Threads est là pour vous aider à identifier votre ligne directrice et la tisser avec vos arcs narratifs.

Six romans avec des lignes directrices faibles (Six Novels With Weak Throughlines) et Cinq romans avec des lignes directrices fortes (Five Novels With Strong Throughlines) sont des articles qui vous fourniront de profonds exemples de lignes directrices utilisées à mauvais ou à bon escient.

 

[ Si certains de ces articles vous intéressent en particulier, indiquez-les en commentaire pour que nous les traduisions pour vous sur le Scribblog ! – NdT ]

Si vous n’êtes toujours pas sûr de vous, demander l’œil d’un consultant ou d’un éditeur peut vous aider. Bien sûr, cela coûte de l’argent, mais avoir un avis professionnel et des directives claires vous économisera du temps et vous évitera des crève-cœurs. Vous pourriez bien terminer votre roman bien plus tôt que vous ne l’auriez fait autrement.


Je suis navré de dire que la plupart des cours d’écriture ne donnent pas aux auteurs ce qu’ils ont besoin de savoir. Définir une ligne directrice devrait être la première chose à apprendre pour un écrivain. Au lieu de cela, la plupart doivent se contenter d’acquérir cette compétence sur le tas, à la dure.

 

Stéphane Arnier est auteur de fantasy. Entre deux romans et un concours d'écriture, il explore dramaturgie et narration sur son blog.

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