Motivations des personnages : le pourquoi et le comment

Créé le 03/08/2018 Stéphane Arnier
Cet article est l'adaptation française de The Why & How of Character Motivation écrit par Chris Winkle.
Merci à MythCreants de l'aimable autorisation accordée à Scribbook pour la traduction et l'adaptation française de ses articles.
  En bleu, nos annotations et précisions complémentaires ajoutées à la traduction.

Un élément crucial lorsque vous créez vos personnages est de leur fournir de solides motivations. Malheureusement, ce n’est pas toujours aussi simple qu’il y paraît : ce qui motive vos personnages doit tout à la fois être puissant et crédible, tout en ayant un lien avec l’histoire dans son ensemble. Dans cet article, nous étudierons les motivations et comment il est possible de les mettre en avant dans vos récits.

 

Pourquoi la motivation est-elle essentielle ?

Sans motivation, un personnage semble terne. Pourquoi ? Parce que « sa couleur » provient des éléments suivants, qui sont des conséquences directes de ce qu’il désire :

Sa cohérence. Si vous ne définissez pas ce que votre personnage veut et ce qu’il fait pour parvenir à ses fins, ses comportements paraîtront arbitraires, désorganisés et parfois illogiques. Alors que si vous gardez en permanence ses objectifs à l’esprit, il y a peu de chances que ses actions se contredisent.

Son implication. Si votre personnage ne désire rien de spécial, il n’a aucune raison de s’intéresser à l’histoire. En retour, votre lecteur n’a aucune raison de s’intéresser à ce personnage. Alors que si le personnage a un but clair, sa réussite aura de l’importance, et le résultat des évènements gagnera en intérêt.

Son côté proactif. Un personnage qui ne souhaite rien de spécial n’a aucune raison d’agir de sa propre initiative. Il est plus simple pour lui de rester en retrait et de réagir aux évènements, ce qui ne donne jamais un récit satisfaisant. Le lecteur veut voir des personnages qui vont de l’avant et modifient de façon intentionnelle le cours des événements.

Son évolution. Un personnage qui ne veut rien n’a aucune raison de sortir de sa zone de confort et de grandir en tant qu’individu. Parce qu’il n’a rien à gagner ou perdre, le personnage terminera l’histoire comme il l’a commencé, sans parcourir un réel arc dramatique.

 

Les caractéristiques d’une motivation solide

Dans le film Inception (2010), Dom Cobb veut retrouver sa famille. Cela le pousse à accepter une mission difficile et rend la réussite de celle-ci importante, pour lui comme pour le spectateur.

 

Tous les objectifs ne se valent pas. Pour être efficace, la motivation de votre personnage devrait être :

Prioritaire. Chaque décision du personnage doit découler, de près ou de loin, d’une unique motivation claire. Si votre personnage a parfois besoin d’objectifs secondaires pour avancer, montrez sans ambiguïté que ces objectifs sont moins importants que sa motivation première, ou qu’ils y sont assujettis. Sinon, votre lectorat ne saura plus vraiment quel est le but du personnage.

Concret. Traduisez toujours des motivations vagues ou abstraites en objectifs spécifiques et immédiats. Un personnage aux valeurs anarchistes radicales sera peu compréhensible pour votre lecteur, mais s’il souhaite traduire en justice un haut chancelier, le public comprendra. Un méchant qui souhaite détruire le monde pour le rebâtir de zéro paraîtra farfelu, mais s’il essaie de faire tomber le gouvernement en place pour acquérir du pouvoir, cela semblera crédible.

Puissant. Fournir un objectif au personnage n’est pas suffisant, en particulier si vous comptez faire de ce personnage votre protagoniste principal. Sa motivation doit en plus provenir de quelque chose qui le touche profondément. Il va poursuivre son but parce qu’il a quelque chose de valeur à gagner et/ou à perdre. Sans cela, votre histoire risque de provoquer de l’ennui, et votre personnage paraîtra superficiel et sans réelle importance.

Cohérent. Les objectifs du personnage doivent être cohérents avec sa personnalité et son background. Étudiez l’histoire du personnage, son tempérament, ses idéologies, et servez-vous-en comme terreau pour faire grandir ses motivations. Par exemple, le leader d’un mouvement rebelle violent aura du mal à militer pour la paix... à moins de parvenir à créer un évènement assez tragique pour provoquer en lui un remord puissant concernant la violence qu’il a causée.

Pour votre personnage principal, travaillez afin de donner à ses motivations de la profondeur et de la complexité. Cela rendra le personnage plus intéressant, tout en vous fournissant plus d’options pour résoudre son arc narratif. Voici quelques possibilités pour donner un peu de chair à ses objectifs.

Donnez-lui un objectif qui ne va pas dans le bon sens. Votre personnage se sent mal à l’aise avec une situation qui sort de l’ordinaire ? Faites en sorte qu’il essaie de revenir à sa situation d’avant, au lieu de chercher à s’adapter. Il se sent seul ? Faites-le s’investir dans un programme informatique qui simule des relations sociales, au lieu d’en rechercher de réelles.

Note : Il est souvent intéressant pour un auteur de se rappeler que les désirs du personnage ne sont pas toujours en adéquation avec ses besoins. Le personnage peut vouloir quelque chose, alors que ce qui le rendrait véritablement heureux en est une autre. Pour que cela fonctionne, il faut bien sûr que le personnage ignore de quoi il a vraiment besoin...

Complétez son objectif par des besoins plus profonds et émotionnels. Peut-être que votre personnage désire remporter un tournoi pour impressionner sa mère, distante et toujours prompte à le juger. Ce but peut être consolidé par un besoin profond de renouer avec sa mère, ou de se sentir apprécié et aimé en général.

Reliez l’objectif à son passé et son futur. Une motivation peut refléter à la fois ce qui a influencé le personnage ces dernières années et ce qu’il imagine pour son futur. Peut-être votre personnage vient-il d’un milieu où les gens à succès étaient tous des sorciers. Pour ce personnage, la sorcellerie est synonyme de succès, et il refuse de faire son service militaire parce que cela l’empêcherait d’entrer à l’école de magie, lui fermant la voie de la réussite telle qu’il imagine.

 

Transmettre l’objectif au lecteur

Dans Toy Story 2 (1999), après l’enlèvement de Woody, les jouets mènent un conseil de guerre qui résume la situation, leur objectif et les enjeux du récit.

La difficulté de transmettre l’objectif du personnage à votre lecteur est proportionnelle à la profondeur et la complexité de cet objectif, ainsi qu’à la place qu’occupe votre personnage dans l’histoire.

 

Dépeindre des motivations émotionnelles

Si votre personnage central a un objectif fort, il est souvent préférable de commencer par montrer son sentiment le plus profond. En littérature, les auteurs font souvent l’erreur de raconter ce sentiment au lecteur. Au lieu de cela, efforcez-vous de le montrer via des détails de son quotidien. Un personnage qui se sent blessé et rejeté peut se souvenir comment sa mère avait l’habitude de lui sourire lorsqu’il approchait. Depuis une humiliation publique, elle semble désormais déçue à chaque fois qu’il arrive. Pour montrer la solitude, vous pouvez décrire les relations que le personnage a perdues et comment son existence actuelle lui semble incomplète.

Si vous écrivez pour un média visuel, ou si la motivation du personnage est critique dans l’histoire, cela vaut souvent la peine de bâtir une scène spécialement pour montrer le sentiment principal du personnage. Votre but d’auteur est que le lecteur ressente ce que le personnage ressent. Votre personnage peut exhiber fièrement à sa mère un tableau qu’il a mis des mois à peindre, seulement pour qu’elle y jette qu’un bref coup d’œil en murmurant « bien » d’une voix dédaigneuse. Le ou la bien-aimé(e) de votre personnage peut rompre. Éploré, le personnage peut appeler plusieurs personnes pour trouver du réconfort, et se rendre compte qu’aucun n’a de temps à lui consacrer.

Quel que soit le média pour lequel vous écrivez, si la motivation du personnage est complexe, son passé est peut-être assez important pour justifier une scène de flash-back (assurez-vous qu’un simple résumé de ce passé ne serait pas suffisant pour montrer les sentiments du personnage). Laissez le temps au lecteur de s’attacher au personnage avant de lancer le flash-back.

Une fois que le sentiment le plus profond du personnage est bien mis en exergue, bâtissez dessus en ajoutant des observations et des réflexions, et en fournissant au personnage une direction. Peut-être sa mère sourit-elle et applaudit-elle le vainqueur du tournoi, et le personnage pense alors que s’il remporte le tournoi l’année prochaine, elle lui sourira et l’applaudira lui aussi. Ou peut-être les membres d’un groupe très fermé partagent-ils un repas tous ensemble en riant. Le personnage peut se demander ce que cela ferait de s’asseoir à table avec eux. Un gros plan sur son regard empreint de nostalgie ou une tentative d’approche ratée peut montrer un peu plus son envie.

 

Quelques raccourcis pour personnages non majeurs

Quelquefois vous avez des personnages aux motivations complexes, mais qui ne sont pas votre protagoniste principal. Vous n’avez pas toujours le temps dans votre histoire pour détailler leur background et exposer leurs motivations de façon subtile. Votre lecteur ne les comprendra pas à moins 1) de raconter un peu plus que vous ne montrez, 2) d’en passer par les dialogues. L’astuce consiste alors à donner au personnage une raison naturelle de parler de ses sentiments. Voici quelques exemples.

Décompression. Créez une scène qui matraque tous les points sensibles du personnage jusqu’à ce qu’il craque et éprouve un besoin profond de se confier à la personne la plus proche.

Excuses. Si l’objectif du personnage le pousse à commettre des actes regrettables, il semblera naturel au lecteur qu’il s’explique sur ses motivations lorsqu’il présentera ses excuses.

Réconfort. Les gens révèlent souvent des informations très personnelles pour réconforter quelqu’un qui ne va pas bien. Votre personnage peut exposer ses sentiments ou objectifs intimes pour tisser un lien avec un autre personnage.

Fierté. Un antagoniste peut froisser l’orgueil de votre personnage, le poussant ainsi à réagir et révéler des informations qu’il aurait autrement gardées secrètes.

Thérapie. Concevoir des scènes avec un psychologue ou confident peut accélérer l’exposition d’informations, mais il est alors nécessaire que la thérapie soit intégrée à la narration et participe à l’histoire. Il peut être très pertinent de faire du psychologue un personnage majeur.

Dans la saison de 3 de la série Penny Dreadful (2015), Vanessa Ives entame une thérapie auprès du Dr. Seward. Les sessions s’étalent sur de nombreux épisodes, sont liées à l’intrigue, et la psychologue est un personnage majeur qui fait écho à l’ancien mentor de Vanessa.

En revanche, évitez d’utiliser un ami du personnage pour le pousser à parler de ses émotions : les vrais amis respectent votre intimité et ne prétendent pas savoir mieux que vous-même ce que vous devez penser, ressentir ou faire pour résoudre vos problèmes.

Motivations des personnages mineurs

Tous les personnages de vos histoires devraient avoir des objectifs, mais pour les personnages mineurs mieux vaut les prévoir simples. La plupart des histoires n’ont pas le temps de s’attarder sur plus d’une poignée de personnages.

Le plus important pour les personnages très secondaires est de les décrire au prisme de leurs objectifs. Qu’est-ce qu’un personnage normalement intelligent ferait s’il avait tel ou tel but ? Si vous ne vous posez pas la question, cela se verra, et les actions du personnage n’auront pas de sens. Mais si vous dotez votre personnage d’une motivation claire et qu’il agit en permanence en fonction d’elle, le lecteur le cernera au premier coup d’œil.

Si cela ne fonctionne pas, le personnage peut toujours demander ouvertement ce qu’il veut, en parler à l’occasion, ou quelqu’un d’autre peut le deviner et le révéler. Assurez-vous simplement que chaque personnage a une bonne raison de dire ce qu’il dit.

Indépendamment du type de personnage ou de ses objectifs, ne négligez pas le langage non verbal. Cela peut révéler des sentiments superficiels, mais aussi des émotions cachées. Imaginez votre personnage au téléphone, à féliciter son cousin pour avoir terminé premier de sa classe. Sa voix est joyeuse, mais sa main froisse une feuille de papier. Votre lecteur sait désormais ce qu’il pense vraiment de la réussite du cousin.

 

Utiliser l’objectif pour pousser le personnage au changement

Dans le film Indiana Jones et la dernière croisade, le père d’Indiana représente le besoin d’abandonner la quête du Graal. Après un débat interne, Indiana finit par l’écouter.

 

L’évolution d’un personnage se construit sur le conflit entre deux objectifs. Le plus souvent, l’un de ces objectifs correspond à une faiblesse que le personnage doit dépasser. Par exemple, votre personnage peut être un fanatique qui hait les elfes. À cause de cela, provoquer les elfes est une motivation continuelle pour lui. Mais il a une autre motivation : récolter des vivres pour son village touché par la guerre. Bien sûr, il ne peut obtenir ces biens qu’en courbant l’échine devant les elfes et en implorant leur aide. La motivation la plus noble des deux va l’aider à passer outre sa faiblesse.

Quand votre personnage est tiraillé entre deux motivations, prenez le temps de montrer au lecteur son conflit interne. Laissez le personnage hésiter et passer en revue ses options. Si vous écrivez en narration focalisée sur ce personnage, exposez ses pensées et son décompte des « pour » et des « contre ». Vous pouvez aussi faire intervenir d’autres personnages qui argumenteront pour l’un ou l’autre des choix possibles.

Vous pouvez introduire soudain de nouveaux éléments qui renforcent l’une des deux motivations. Agir ainsi peut vous permettre de pousser le personnage dans une direction ou d’augmenter l’intensité de son conflit interne. Peut-être qu’un elfe ayant blessé la famille du personnage peut soudain apparaître, renforçant sa haine. Ou peut-être qu’un membre du village rejoint le personnage pour dire à quel point la situation s’est encore dégradée et est désormais critique.

 

Éviter les principaux problèmes de motivation

Voici quelques problèmes parmi les plus communs, et comment les résoudre.

Le protagoniste inintéressé

Le personnage souhaite juste s’occuper de ses affaires. Pourquoi vient-on l’embêter ? Qu’on lui foute la paix ! Il va peut-être s’occuper d’une chose ou deux si on ne lui laisse pas le choix, mais tout ce qu’il souhaite c’est se servir un martini et lire un bon livre.

Si cette définition décrit votre personnage, votre histoire risque de démarrer trèèèès lentement. Au lieu de cela, créez un élément perturbateur qui va bouleverser sa vie. Enlevez-lui une chose à laquelle il tient. Pour la récupérer, le personnage devra agir. Mais ne le laissez pas intervenir dans les problèmes des autres si cela ne l’aide pas à résoudre le sien !

Le leader contradictoire

Le personnage influe sur l’histoire en se comportant comme un idiot (sans raison apparente) ou en faisant un choix qui semble, de façon tout à fait raisonnable, le mauvais. Peut-être que l’on apprendra plus tard que ce choix était judicieux, mais pour le moment tous les éléments pointent dans l’autre direction. Par exemple, un chef donne des ordres étranges et refuse d’expliquer ses raisons. Un changeur de forme a pris l’apparence d’un membre de son équipage ? Il l’abat, sans expliquer à quiconque qu’il s’agissait d’un traître.

Le leader contradictoire est un personnage doté d’une motivation qui ne sert qu’à faire rebondir le récit ou caler une histoire bancale. L’auteur ne sait pas trop comment créer un conflit qui paraisse naturel, alors il fait en sorte qu’une figure d’autorité le génère pour lui. Si vous êtes tenté de faire cela, reprenez les prémisses de votre histoire. Pourquoi n’y a-t-il pas de conflit sans être obligé de tordre les motivations de vos personnages ? Peut-être que la technologie ou le système de magie sont trop puissants dans votre univers, rendant les problèmes trop faciles à résoudre. Ou peut-être avez-vous besoin de fournir à vos protagonistes de vraies différences idéologiques afin que leurs divergences paraissent crédibles.

Dans l’épisode VIII de StarWars Les derniers Jedi (2017), l’Amiral Holdo hérite du commandement de la flotte rebelle après la blessure de la Princesse Leia. Elle a en tête un plan simple, mais refuse de le révéler à ses subalternes. Ses décisions paraissent absurdes. Son attitude suspecte pousse Poe et Finn à des actes désespérés. Si elle avait parlé tout simplement, l’intrigue entière se serait écroulée…

 

L’antagoniste incohérent

Quel étrange et mystérieux plan le méchant de l’histoire a-t-il en tête ? Il mène une action intrigante après l’autre, créant toujours des problèmes au héros, mais ne tuant jamais quelqu’un d’important. Patience ! Ses actions font sans doute partie d’un grand plan génial et complexe qui ne sera révélé qu’à la fin... sauf que non : lorsqu’il est révélé, le plan peine à expliquer toutes les choses que l’adversaire a faites depuis le début de l’histoire.

Plus un personnage est éloigné du protagoniste de point de vue, plus il est tentant de lui faire faire des choses sans penser à ses motivations. Par exemple, on suit souvent de près les actions du héros et on perd de vue l’adversaire. Puisque les actions de ce dernier créent du conflit et qu’on peut bâtir des hypothèses pour les expliquer, on suppose que tout sera révélé en temps et en heure. Malheureusement, c’est rarement le cas. Si ses actes ne collent pas vraiment avec ses motivations, vous aurez beau tenter d’argumenter, ses dialogues et son langage corporel sonneront faux. Mettez-vous à la place du personnage. Si vous aviez ses objectifs, que feriez-vous ?


Passer du temps à réfléchir au prisme des objectifs de vos personnages peut vous faire économiser un grand nombre d’heures. La motivation d’un personnage pose les bases de ce qu’il est, de comment il agit et de l’intrigue qui en résulte. Lorsque cela est bien fait, les histoires sont infiniment plus appréciables.

 

Stéphane Arnier est auteur de fantasy. Entre deux romans et un concours d'écriture, il explore dramaturgie et narration sur son blog.

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